Desper(waste) housewives

Marlène Awaad                                    texte / Gwénaëlle Fliti

 

Guerre au plastique, astuces antigaspi, compost, achats en vrac et dentifrice solide. Nul besoin d’être coupé du monde pour pratiquer le zéro déchet. Céline et sa famille en sont la preuve. À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), elle a convaincu conjoint et enfants de réduire le poids de leur poubelle. En quelques mois, des voisines ont, elles aussi, rallié sa cause. Leur idée ? Transformer leur ville, rien de moins. 

« Les fraises sous plastique, non merci ! » Au magasin bio Queues de cerises d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), Céline Del Vigna est catégorique. Le plastique n'est pas biodégradable donc pas question d'en acheter. Cette mère de famille de 40 ans fait la moue, cogite puis finit pas se rabattre sur l'alternative la « moins pire », la cagette d'à côté. L'agrippant d'une main, elle quitte l'étal primeur. Seulement avant d'atteindre le rayon des céréales, le tracas lui ressaute au visage : « Arrrhh, je ne vais pas pouvoir brûler le bois, je n’ai pas de cheminée ! »

Voilà six mois déjà que la petite brune dynamique ne se contente plus du simple tri sélectif. Ralliant famille et voisines à sa cause écolo, elle s'est lancée dans la pratique du zéro déchet. 

 Le principe ? Réduire au maximum ses ordures ménagères. Le credo ? « Le meilleur déchet est celui que l'on ne produit pas ».C'est lors de la Cop21 (Conférence des Nations Unies sur le Climat), en novembre 2015, que la question travaille la cheffe de famille, à la tête d'une tribu de trois enfants. Au même moment, Béa Johnson – Française expatriée en Californie, et réputée prêtresse de ce mode de vie antigaspi – donne une conférence à Issy-les-Moulineaux. Adepte de ses préceptes, Céline y assiste. Pour elle, c’est le déclic : « La surconsommation, la mode, tout ce choix écœurant dans les magasins… Son intervention m’a fait prendre conscience que je n’avais plus envie de participer à cette industrie ». Selon l'étude de Smithers Pira, le marché mondial de l'emballage a grimpé de 3 % en 2013, représentant plus de 700 milliards d'euros. Céline fait l'équation : « zéro déchet égal moins d'emballages, donc moins de pollution et un budget courses mieux géré ». Sa décision est prise.

Paradis du bocal en verre

Au magasin bio, les bras chargés de contenants dits « durables », Céline se rue vers son rayon fétiche : le vrac. Prévoyant ses menus à l’avance, elle n’achète que ce dont elle a besoin. Pour jauger, il n’y a qu’à peser. Ainsi, elle verse des coquillettes à 1,91€ le kilo dans un sac en tissu fait main. De la même manière, elle prend des pommes, des betteraves, du sucre, des raisins secs et des céréales qui ressemblent à s’y méprendre aux grandes marques des supermarchés, le carton en moins. Ses enfants ne jurent plus que par elles, assure leur mère. Idem pour les biscuits. Même si, en vrac, ce luxe peut grimper jusqu’à 20€ le kilo. Pour son morceau de gruyère, elle tend à la fromagère un sachet kraft bien usé. « Je les réutilise jusqu’à ce qu’ils craquent », justifie Céline. Après passage en caisse, le ticket s’affiche à 69,76€. « Avant, mon budget total de courses oscillait entre 800 et 900€ par mois. Aujourd’hui, il se situe plus aux alentours de 600-700€ », estime-t-elle. Ce qui ne chamboule pas pour autant l’alimentation de la famille. Ni tofu ni choux kale mais du bio, du local, et moins de viande.

Avec Grégory, son ingénieur commercial de mari et leurs bambins, Céline vit dans une petite maison cosy en rez-de-jardin, situé dans un quartier résidentiel. Une fois rentrée des courses, dans la cuisine ouverte, elle transvase ses achats. Bienvenue au paradis de la boîte en plastique et du bocal en verre ! Ils ont envahi placards et réfrigérateur mais s’avèrent très utiles pour conserver les aliments et ainsi éviter le gaspillage alimentaire, fléau contre lequel se bat Céline. Elle envie d'ailleurs les gens de la campagne disposant, à ses yeux, de meilleurs moyens pour gérer ces déchets. De son côté, elle va « jusqu’à mixer les épluchures, les pieds de brocolis et les tiges de fenouil pour en faire des soupes ». Autrement, ces détritus viennent nourrir les vers du compost. Niché au fond du jardinet, le composteur naturel en bois lui a été offert par sa communauté d’agglomération il y a deux ans, sur simple demande.

Quiche zéro déchet VS toilettes sèches

Bientôt l’heure du déjeuner. Avant d'aller récupérer ses enfants à l'école, Céline s’attaque à la préparation du repas. Au menu, « quiche zéro déchet ». Pâte maison, crème achetée en vrac et lardons émincés par le boucher. A midi, toute la tribu s’active pour dresser la table. Tandis que Tom sort les bocaux, Léo, le plus grand, se charge de transformer l’eau plate en eau gazeuse grâce à Sodastream, un appareil électro-ménager d’occasion que Céline s’est dégoté en farfouillant sur Le Bon Coin. Entre deux bouchées de quiche, les deux garçons sont dithyrambiques : « Le zéro déchet c’est trop bon ! » « Oui, et puis c’est facile ! » « Si j'trouve une amoureuse, faudra qu'elle soit zéro déchet ». Aussi adorables soient leurs remarques, Céline insiste sur un point : « Hors de question d'être dans l'extrême ou l'obsession. Je ne veux pas que ma famille se sente privée ou coupable. Béa Johnson pratique le total zéro déchet mais personne n'est contraint de la suivre jusque-là. Il s'agit juste de prendre conscience du superflu qui nous entoure ».

Essuie-tout, papier aluminium, film alimentaire, produit à vitre, lessive et adoucissant, anticalcaire, nettoyant ménager, Pom'potes, briquettes de jus de fruits, plats tout préparés ou sous vide… Au cours des derniers mois, Céline a dit adieu a bon nombre d'articles de consommation courante. Pour pallier le manque, elle a mis la main sur des alternatives zéro déchet : papier de cuisson et dosettes à café compostables, brosse et lavette en tissu à la place de l'éponge. Ses livres et ses DVD viennent de la bibliothèque du coin. Côté salle de bain, même combat. Céline a troqué ses anciens produits contre du démêlant maison, du shampoing et du dentifrice solide, des brosses à dent à la tête interchangeable. Le coton et le démaquillant ont laissé place au gant et au tissu polaire.

Certaines choses n'ont pas totalement disparus de la vie de Céline. On note des briques de lait dont elle regrette tout de même l'absence de distributeur à proximité, des bouteilles d'eau pétillantes du commerce – pêché mignon de son compagnon, et des jouets en plastique. Même si les couches lavables n'ont plus de secret pour cette maman, elle ne s'imagine pas encore franchir le cap des toilettes sèches. Et peu importe, selon elle, la transition est progressive. Inutile donc de brûler les étapes.

Union des forces

Céline profite de l'après-midi pour rejoindre ses deux camarades du zéro déchet : Emmanuelle Baudu, 36 ans et Ariane Billoir, 35 ans. Voisines, amies et mamans, elles forment un peu à leur échelle, la milice de l'économie circulaire. Solidaires, elles s’échangent vêtements d’enfants et herbes aromatiques, se rendent des services, font des achats groupés et vont à la cueillette primeur de Viltain (Yvelines). Via leur page Facebook Un quotidien plus vert, elles filent avis et astuces aux novices. Le trio se dit « Féministe mais réaliste », ayant conscience qu'en tant que mères au foyer, elles ont plus de temps à consacrer au zéro déchet. Qu'en est-il de leurs conjoints ? « Les hommes s'impliquent moins, ils pensent que nos efforts sont infimes face à l’étendue du problème », lâche Ariane qui estime que le plus dur à gérer reste le décalage avec « les autres », ceux qui « conditionnés par le marketing », continuent de polluer. Céline acquiesce. Même si l'idée n'est pas de faire la morale, il lui arrive de lancer des défis « sans essuie-tout » à ses proches.

Dans la cuisine d’Ariane, le bain-marie chauffe. Atelier déodorant pour tout le monde ! Il n'y a qu'à suivre la recette DIY du site web Chocolate & Zucchini. Pour un petit pot qui va durer six mois, compter 2€ de matières premières bio : cire d’abeille, huile de coco, bicarbonate de soude, arrow arrow et huile essentielle. Les trois mamans sont unanimes, ce déodorant est bien plus efficace que les marques industrielles.

Tandis qu'Ariane termine ses mixtures, Emmanuelle est fébrile. Elle déballe le colis qui grouille de vers destinés à son futur lombricomposteur, un bac à compost urbain pour la cave (comme celui d'Ariane) ou le balcon (comme celui du père de Céline qui vit à Paris). Le principe est simple : jeter ses déchets et y saupoudrer les vers puis attendre qu'un terreau se forme. L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie estime le volume d'ordures résiduelles de cuisine à 268kg par an (2013) et par habitant. Quand la poubelle annuelle moyenne de Céline affiche moins de 24kg. Chaque pesée est notée dans son agenda. Ariane s'en amuse : « Avant, on se pesait, désormais ce sont nos poubelles qui passent sur la balance. Et l'on poste fièrement la photo sur les réseaux sociaux pour montrer l’évolution ».

En croisade

Concocter des recettes de grands-mères, c'est bien, faire bouger les lignes, c'est mieux. Tel est l'objectif de ces desper(waste) housewives. En créant leur association, Céline, Ariane et Emmanuelle s'unissent dans l'espoir que leurs idées servent la ville : atelier zéro déchet, défi des familles, amélioration du tri sélectif dans les immeubles, installation de composteurs collectifs, conception de jardins partagés en bas des habitations [la commune bénéficie déjà d’une parcelle de 1200 m2], recyclage des stylos à l’école, etc.

Certaines attitudes frustrent les trois amies comme ces bouchers ou poissonniers de grandes surfaces et leur « peur des bocaux ». Ainsi, elles comptent sur le cadre juridique de l'association, le conseil de quartier et quelques contacts à la mairie, pour les pousser à accepter cette pratique. Quitte à faire rectifier leurs normes d'hygiène. Ensemble, elles rêvent d’un Roubaix [ville pionnière du zéro déchet] à Issy-les-Moulineaux.

D'accord, depuis la Cop21 la question écologique intéresse davantage les politiques, il n'y a qu'à voir le plan national visant à réduire de 7 % les déchets ménagers par habitant d'ici à 2020. Pour autant, Céline regrette les longueurs de procédures. « Prenez les 17 milliards de sacs plastique qui finissent dans la nature. Combien de fois, leur interdiction en magasin va être repoussée ? »

Bien décidées à bousculer les codes, Céline et sa bande prévoient de se rendre au Zero Waste Festival, le premier festival zéro déchet à Paris du 30 juin au 2 juillet. « On s'est inscrites aux ateliers pour faire le plein d'astuces et d'adresses. On espère faire connaître l'association mais surtout apprendre comment mener des actions sur le terrain ».

Avant de retourner chercher ses enfants à l’école, Céline fait un détour pour acheter des saucisses. Elle tend au commerçant un bocal en verre que ce dernier remplit sans poser de question. Interrogé, il confesse sa surprise de voir débarquer une cliente, récipient à la main. « Et avec ceci ? », demande le boucher. « Ce sera tout, répond Céline. Je n’ai plus d’autre boîte » (rires).